Ramon et Jean, agriculteurs, l'un espagnol, l'autre français, doivent produire toujours plus pour répondre aux exigences de l'industrie agroalimentaire.

Ramon, possédant une terre grâce à son grand père, décide de devenir producteur de tomates en Espagne où il fait chaud et où le producteur en herbe sait qu’il trouvera tous les conseils dont il a besoin auprès de ses amis producteurs. Il va d’abord acheter son matériel et ses serres – ah oui, parce que presqu’aucune des tomates en provenance  d’Espagne ne poussent en plein sol car le sol n’est plus fertile dû à la surexploitation – puis les graines pour la plantation. Il achètera son équipement ainsi que les fertilisants, engrais et pesticides chez Syngenta et les graines chez Bayer, ces groupes étant les plus gros européens à l’heure actuelle. Apres quoi, il se déclarera à l’Etat comme producteur de tomates pour bénéficier des plans d’aide disponible dans son pays et en Europe. Mais pourquoi les tomates espagnoles sont-elles parmi les moins chères d’Europe?

Pourquoi les tomates espagnoles sont-elles si peu chères ?

plus grande concentration de serres en Europe

Almeria en Andalousie, un océan de serres en plastique

Ces subventions lui garantiront un prix minimum pour sa marchandise indépendamment des fluctuations du marché des tomates. En attendant que ses tomates poussent et soient « mûres » pour la vente, il ira voir les potentiels acheteurs le plus souvent des centrales achats telles que (qui sont les géants européens tels que Core ou EMD). Le producteur promet à ces géants qu’il pourra leur vendre d’ici 1 an environ 10 tonnes de tomates. Les centrales d’achat vont donc eux-aussi libérer et leur acheter leur stock à l’avance au prix du marché minimum. Le producteur retournera alors à sa « plantation » et bien commencera à embaucher  plusieurs personnes pour la récolte, des personnes souvent clandestines non déclarées venant des pays nord-africains. Il faut donc imaginer un producteur endetté jusqu’au cou venant de vendre sa récolte à un prix faible mais remboursant le cout de sa production (environ 0,90cts/1€ le kilo). Il n’a certes pas de quoi rembourser son investissement initial. Mais bon, normalement à long terme, il devrait rentrer dans ses frais surtout qu’il prévoit de faire 4 récoltes par an grâce à ses serres et les engrais chimiques. Ses tomates sont gavées de pesticides et d’engrais nocifs pour l’environnement mais lui permettent de faire des économies, moins de pertes, moins de temps, plus de rendement. La centrale d’achat, quant-à-elle, va s’occuper de revendre son stock aux hypermarchés et chaines de supermarchés en prenant évidemment une petite marge dessus.

Les tomates « made in France »

tomate francaiseJean, un producteur de tomates français, est en train de finaliser sa récolte. Cela fait 15 ans qu’il fait pousser ses tomates, hors sol aussi comme 90% des tomates francaises mais malheureusement cela devient de plus en plus dur de vendre. En effet, la centrale d’achat lui propose un prix identique à celui auquel le producteur espagnol a vendu son stock, c’est-à-dire le prix du marché. Simplement pour Jean, ce prix de vente est bien trop faible. Une tomate lui coute à la production environ 1,30cts d’euros. Du coup, il essaie de vendre autrement ses tomates, par vente directe par exemple, ou en parlant aux détaillants directement. Le problème c’est que cela lui prend un temps fou et qu’en plus il ne peut plus payer correctement ses employés (qui sont eux, déclarés). Il pense alors à vendre son affaire car ce qu’il gagne en ne vendant que 50 % de son stock ne lui suffit plus pour vivre et payer ses dettes. Il décide donc de demander à l’Etat français et à l’Europe de l’aide pour continuer à vivre. L’Europe lui accorde de garantir le prix d’achat de ses tomates. En gros, le producteur vendra tout son stock aux centrales d’achats au prix de 90cts, et l’Etat donnera la différence par rapport au cout de revient. Ouf !

Mais voilà qu’un jour, les tomates sont boudées, et les stocks ne partent pas

La-production-de-tomates-une-industrie-de-haute-technologie_article_mainLe problème avec ce concept, c’est que l’Etat fixe un prix recommandé pour les tomates et même si le marché fluctue, il ne donnera pas plus d’argent aux producteurs. Par exemple, disons que le prix de marché européen de la tomate est de 1 euro, et que l’Etat accepte de financer 40cts par tomate au producteur français. Le jour où le prix de marché de la tomate chute à 80cts, ce qui arrive si la demande chute ou si de nouveaux exportateurs de tomates arrivent en France, l’Etat ne donnant toujours que 40cts, cela ne couvre pas les couts de production (1,30€) du producteur français par rapport au producteur espagnol  et donc cela se termine en crise. On se retrouve avec des tonnes de tomates invendues et un gaspillage énorme.

C’est la crise pour les cultivateurs français! Tout le monde voit rouge…

Alors Jean, désetomates en colerespéré, descend dans la rue avec ses amis producteurs de tomates, clamant plus d’aide de la part de l’Etat ou alors une remise à niveau des prix du marché car après tout, Jean emploie une trentaine de personnes, produit environ 50 tonnes de tomates par an et tout ça depuis 15 ans ! Alors il n’y a pas de raison pour que Ramon qui n’embauche que 10 personnes non déclarées et qui n’est installé que depuis peu de temps, puisse vendre ses tomates et faire des petits profits et pas lui !

Quelle issue? Gaspillage, précarité et chômage

agriculteurs en criseL’histoire de Ramon et de Jean ne se termine pas très bien, Jean ne reçoit pas l’aide, il commence à licenc
ier puis il vend une partie de ses terres et ne finira par faire que de la vente directe, les prix ne remontant pas à cause de la chute de la demande et de la concurrence d’autres producteurs comme Ramon. Pour Ramon, et bien il continue de produire ses tomates hors sol, à les vendre peu chères mais ne fait que très peu de profit car il doit tout de même payer sa main d’œuvre même très bon marché et non déclarée. Il arrive à peine à vivre de son travail et il n’aura qu’une retraite minime. En plus, chaque année il doit racheter du matériel car il subit des pressions de ses acheteurs et fournisseurs pour produire encore moins cher et il s’endette. Du coup, il continue de produire et parvient à multiplier son rendement par 1.5 au bout de 5 ans. La demande en tomates européenne n’a, elle, pas bougé.

Tout dépend donc de nous

Ce que Jean et Ramon ne voient pas, c’est que si les prix baissent c’est que la demande baisse, or les 2 producteurs continuent de produire autant (et se battent pour vendre leur production au meilleur prix). Donc il y a un surplus constant de leurs tomates sur le marché. Certes, la réalité est plus complexe et d’autres paramètres rentrent en compte, selon la législation, le produit ou la taille de l’exploitation. Mais ceci donne un schéma simplifié du problème que l’industrie agroalimentaire représente, en Europe mais aussi aux Etats-Unis par exemple ou le système est encore plus protecteur de l’industrie agroalimentaire avec d’énormes lobbys amassant des milliards de dollars chaque année. Ces lobbys font pressions sur les producteurs pour toujours produire plus à meilleur prix.

Et tout cela conduit à un vaste gaspillage sans même parler de la pollution, des problèmes de contamination alimentaire ou encore d’éthique quand on sait que plus de 10% de la population mondiale ne mange pas à sa faim.

Outre les problèmes de :

  • Biodiversité alimentaire : 12 espèces végétales et 14 espèces animales assurent désormais l’essentiel de l’alimentation de la planète
  • Pollution: très gourmande en eau et énergie, l’agroalimentaire représente 14,2% de la demande mondiale en énergie
  • Gaspillage : la commission européenne estime que 39% du gaspillage mondial provient de l’industrie agroalimentaire
  • Santé : pas besoin de vous peindre un tableau ici, entre le H5N, la vache folle, la souche EColi O157 :H7 ( qui a tué de nombreuses personnes), je pense que tout le monde est conscient que notre nourriture contient une quantité immense de produits chimiques et de bactéries liés à la façon dont celle-ci est produite. Et ne vous faites pas d’illusions, la façon dont la nourriture est produite n’a pas changé depuis ces scandales, on utilise juste plus de produits chimiques pour éliminer les problèmes.

… se pose aussi la question de savoir comment nous consommateurs nous pouvons changer les choses. Acheter local ? Manger bio ? Eh bien, il n’y a malheureusement pas de solution idéale.

  1. label bioManger bio, oui pour les fruits & légumes, car pour la viande, cela signifie juste que les vaches ou porcs, ont mangé des aliments bio, mais pas qu’ils sont sains ou qu’ils ont été bien traités.
  2. Acheter chez votre petit commerçant plutôt qu’en hypermarché, oui c’est déjà une meilleure solution, enfin si vous êtes surs de vos commerçants car il peut arriver que sur les marchés la nourriture proviennent des mêmes fournisseurs que pour les hypermarchés.
  3. Acheter de la nourriture labellisée, une autre solution qui pourrait peut-être amener un jour les industriels à changer leurs méthodes de production. Si tout le monde recherche les labels, l’offre évoluera automatiquement, mais pour l’instant, un label certifiant que le produit est français par exemple, n’est pas garant du bon traitement des animaux ou de la qualité du produit.

La meilleure solution est donc de combiner les 3 options et de faire au mieux pour contrôler l’origine de ce que l’on consomme. Même au restaurant, car s’il y a bien un endroit ou l’on peut exiger de connaitre la provenance de ses aliments, c’est bien à l’endroit où l’on paye au prix fort pour les manger. Donc maintenant, je demande aux restaurateurs d’où vient leurs produits, car il n’y a pas de raisons que j’applique une règle stricte à ma façon d’acheter mes produits, mais que je ne le fasse pas au restaurant ?

En ce qui concerne Ramon et Jean, il leur faudra donc répondre à la demande. Si la demande grandit pour les tomates bios, malgré leur prix plus élevé, et bien peut être que Jean commencera à produire bio et Ramon sera obligé de changer sa façon de cultiver pour pouvoir répondre à la nouvelle demande. Tout dépend donc de nous.